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Après ces quelques jours vécus au calme, à Épernay, dans une ambiance offrant un contraste si violent – quant au mouvement, à l’éclairage dispensé largement le soir, par les magasins – avec celle de notre triste ville, je prends la route du retour en accompagnant un camionneur de la maison de déménagements Rondeau, qui a pu me donner place sur sa voiture. Partis à 7 h, nous arrivons à 15 h. Nous nous sommes arrêtés à Montchenot pour déjeuner et j’ai produit quatre fois mon laissez-passer dans le trajet.

En rentrant, au son ininterrompu du canon, par un temps brumeux précédant de peu la nuit, je me rends bien compte que je me retrouve cette fois dans la ville-otage, qui attend et espère toujours sa libération. Plus d’animation passé le canal ; aucune circulation un peu plus loin, des ruines et tout à l’heure l’obscurité complète, non seulement dans les rues, mais dans les boutiques des commerçants chez qui on peut encore s’approvisionner durant la journée.

J’ai préféré éviter de revenir par Dormans parce qu’il m’a été trop facile de constater à l’aller, qu’en cet endroit privilégié, les affaires devenues sans doute aussi aisées que productives depuis la guerre, ont inspiré notoirement, chez certains commerçants, une mentalité nouvelle excluant le minimum d’amabilité.

L’impression générale que me laisse ce déplacement, pendant lequel j’ai pu voir avec surprise une différence si complète des conditions d’existence, ici et là, est heureusement compensées par le bon souvenir de mon séjour trop court auprès de ma femme, de mes enfants et des parents attentionnés qui les ont accueillis le 30 novembre 194, puis leur ont délicatement facilité une installation provisoire, en attendant qu’il puisse être question de leur retour à Reims.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos
Epernay en 1915

Epernay en 1915

Lundi 29 – Nuit tranquille pour la ville. Visite Ambulance Sainte-Geneviève et au Fourneau économique. Aéroplane, canonnades et bombes par intervalles.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. par L’Académie Nationale de Reims – 1998 – TAR volume 173

Lundi 29 Mars 1915.

Tout est enlevé. Il en restait quand même encore six camions. Je suis fatiguée. Ils ont même enlevé le matériel de Mignot. Il ne reste plus rien au magasin. Cela me fait beaucoup de peine car il me semble que je ne suis pas encore prête de retravailler, le temps de rétablir tout cela. J’aurai pourtant beaucoup de courage pour revendre à nouveau.

J’ai profité que l’on avait reculé le comptoir pour chercher ton alliance mais je ne l’ai pas retrouvée. Cela me fait penser au jour où tu l’as perdue. Comme tu étais navré ! On se trouvait si malheureux ce jour là, et pourtant ce n’était rien auprès de ce que l’on passe aujourd’hui.

Le soir en repartant, j’ai eu soin d’enlever la clef de la grande porte rue Croix Sainte Marie car là, je pourrai entrer, et j’ai déjà emporté un magnum de vin. Demain j’enlèverai le reste. Ma journée a été bien remplie et le comptable m’a donné à espérer que je ne perdrai rien. Ce n’est que juste, c’est l’autorité militaire qui aura à payer.

Je te quitte encore une fois. Bons bécots de loin  et tout mon cœur à toi.   Ta Juliette.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu'elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu'au 6 mai 1917 (avec une interruption d'un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne

Tag(s) : #Paul Hess, #Cardinal Luçon, #1915, #Juliette Breyer
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