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Ce matin, j'en n’étais à réfléchir sur la manière d’employer utilement la journée pour parer tout de suite au plus pressé : voir d'abord un menuisier au sujet du bouchage, avec des planches, de l'ouverture faite par l'obus, afin de rendre leur indépendance aux deux propriétés ; aviser ensuite au déblaiement et, après m'être mieux rendu compte des dégâts, avertir par une lettre détaillée m. et Mme Richard à Beauvais - de sorte que je suis encore au lit, à 7 h, quand Mme Martinet, la cuisinière en titre de la maison arrive exactement, comme chaque jour, pour préparer le petit déjeuner.

Je l'entends introduire sa clé dans la serrure de sûreté de la porte sur rue, pour monter les quelques marches du vestibule et se diriger à petits pas pressés vers l'office, pour y déposer son lait, avant de suivre le couloir conduisant à la cuisine. Je pense à la surprise qu'elle va éprouver lorsqu'elle s'apercevra du changement de décor survenu par là depuis hier.

Elle fait encore quelques pas puis, brusquement tombe sans doute dans l'ahurissement complet, car ses exclamations me parviennent et elle en pousse, la pauvre femme devant l'enchevêtrement des matériaux et des décombres, répétant très vite :

"Ah, mon Dieu, mon Dieu ! Ah, mon Dieu, mon Dieu, en v'là un, d'chantier !"

Sa manière d'exprimer son étonnement est tout à fait bruyante.

Je m'apprête au plus vite et veux aller la rejoindre, afin de calmer son émotion, mais elle est déjà accourue et j'ai malheureusement le tort d'avoir souri de l'originalité de ses expansions. Alors, s'en prenant à moi, elle me lance d'un aire furibond ce reproche certes mérité :

"Vous auriez bien pu me prévenir au moins !"

Sa figure, ses yeux sont tellement courroucés que cette fois, j'éclate de rire - c'est la vraie détente - et que je dois faire effort pour lui répondre, d'un ton mi-sérieux :

"Vous savez, le Boches ne m'ont pas prévenu non plus ; c'est arrivé comme ça cette nuit, à minuit 40 et ma foi, ce n'est plus rien que d'avoir seulement à contempler le tableau".

La véhémence de son apostrophe, sa physionomie outrée m'ont remis en gaieté et me donnent encore le fou rire. Cela la désarme, son indignation tombe aussitôt cette fois, nous rions tous les deux de nos misères et nous retournons ensemble regarder le triste spectacle déjà vu.

Mme Martinet a eu certainement lieu d'être ébahie, car elle est bien bouleversée "sa" cuisine. Les casseroles en cuivre si bien alignées hier encore et toujours étincelantes, ont voltigé en tous sens ; il en est quelques-unes qui ont reçu de rudes chocs dans leur éloignement brutal du râtelier. La lyre d'éclairage au gaz qui était suspendue au milieu de la pièce, a fait un demi-tour vertical sur elle-même en quittant la tuyauterie et, - chose incompréhensible - elle est encore pendue au plafond par la pointe inférieur de son extrémité qui, par un effet de l'éclatement de l'obus, s'y est fichée, le robinet en l'air et la tige de conduite en bas, etc. etc.

"Eh bien, vous avez dû en avoir une frayeur", me dit Mme Martinet, ajoutant avec le sens du pratique revenu immédiatement :

"Mais comment est-ce que je vais faire votre déjeuner ?"

Elle est tranquillisée lorsque je lui dis :

"Oh ! ne vous inquiétez pas de cela pour aujourd'hui, je trouverai bien à prendre un café en allant au bureau. Nous verrons à déblayer et à nous organiser dans le courant de la journée ; pour le moment, prenez votre lait et allez le faire chauffer chez la voisine, au 10, elle vous racontera comment nous avons passé la nuit, qui a été très mouvementée pour nous".

"Ah oui ! quel bombardement épouvantable, ajoute-t-elle, je n'ai pas fermé l'oeil avec toutes ces explosions-là ; je pensais bien que c'était par ici que 'çà' tombait."

J'examine alors attentivement les dégâts occasionnés par le projectile dans cette maison que j'habite provisoirement, rue Bonhomme 8.

Parmi l'amas des débris de pièces de bois disloquées et de maçonnerie, je trouve le culot entier du 150 qui, après avoir pénétré dans la cuisine, a fait explosion en passant dans le mur mitoyen avec le n°10, contre lequel elle était construite. La grosse vis de cuivres de cet obus, toute différente des fusées diverses que nous avons appris à bien connaître, et le désignant comme un incendiaire, a été trouvée de l'autre côté, chez le voisin du 10 ; l'orientation du mur frappé perpendiculairement indique nettement que l'engin est venu du sud-est de Reims et vraisemblablement d'un endroit situé dans la direction de la ferme d'Alger ou de Sillery.

Ses bougies (1) avaient toutes été éteintes heureusement parles pierres et les gravats lorsqu'il avait éclaté en traversant l'épaisse maçonnerie de séparation dans laquelle il avait fait une trouée d'environ un mètre de diamètre.

En En somme, voyez-vous, dis-je pour finir à Mme Martinet, il a encore bien choisi sa place, celui-là ! je crois que nous devons nous estimer heureux. Imaginez-vous qu'il ait mis le feu au milieu des chambres du premier, ou bien éclaté dans le salon, ou encore dans la salle à manger !"

- "Oui, c'est une chance" convient-elle.

Mais comme conclusion, la bonne vieille qui prend journellement soin et avec quelle attention, du mobilier de toute la maison, ajoute en me montrant la couche de poussière blanche et les plâtras recouvrant le beau buffet double, comme le reste :

" C'est égal, si Madame voyait cela, qu'est-qu'elle dirait ?"

- En passant rue du Cloître 10, avant de me diriger vers la mairie, j'apprends qu'un obus incendiaire est arrivé, au cours de la nuit dernière, à 10 h dans cette maison d’habitation de la famille de mon beau-père.

Le projectile, entrant dans la salle à manger puis traversant le plancher a pénétré jusqu'à la chaufferie, en dessous, et causé un commencement d'incendie qui, heureusement, a été éteint par les effets de l'explosion elle-même car les éclats de l'engin, en crevant une conduite d'eau, ont en même temps provoqué l'inondation rapide du sous-sol : les dégâts, au rez-de-chaussée, lamentablement saccagé, sont considérables. J'ai été bien inspiré d'aller aux nouvelles ce matin, car ma belle-sœur, Mme Simon-Concé, décidée à partir pour Paris à 3 heures, me fait ses adieux.

En arrivant à l'hôtel de ville, je puis voir, là aussi, les traces d'un obus incendiaire dans la cour, devant les fenêtres du bureau de la comptabilité.

- Pendant la matinée, le bombardement ayant repris très violemment, il y a de nouvelles victimes.

- L'après-midi, je puis me rendre libre et aider alors Mme Martinet à procéder au déblaiement sommaire de la cuisine et de la cour, rue Bonhomme 8, encombrée par les matériaux démolis, avant d'aller demander à M. Champenois, entrepreneur de menuiserie, rue Brûlée, de venir fermer l'ouverture béante faite par l'éclatement de l'obus la nuit précédente - et sur le soir, lorsque je puis me rendre place Amélie-Doublié, afin de savoir ce qu'il en a été dans ce quartier, les obus sifflent encore de tous cotés.

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos

(1) Petits bâtonnets de 0.10 cm environ de longueur et de la grosseur du doigt, enfermés au nombre de huit ou dix dans l'ogive des obus incendiaires. Composés de matières inflammables, l'explosion les disperse en feu de tous côtés pour allumer, à l'aide du soufre répandu également par ces projectiles très dangereux, ce qui est susceptible de flamber.

Lundi 22 - Nuit terrible, la plus terrifiante de toutes.

Visite, dès les premières heures de la matinée, dans les rues sinistrées : rue Brûlée, rue Hincmar, des Capucins, de Vesle, St-Jacques (église et cure S. Jacques). 1500 bombes, 18 incendies ; les mêmes mentionnées au 21-22. Vingt personnes tuées?

Après-midi, visite à l'Enfant-Jésus. Visite à l’École Saint-Jean-Baptiste-de-la-Salle.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

22/2 - Lundi - Temps gris et brouillard. Violent bombardement dans la matinée et canonnade. une maison voisine à M. Baucher est en feu, les bombes incendiaires du matin. L'après-midi la crainte qu'avait le public de voir encore une nuit semblable à celle de la veille n'a pas été justifiée. La nuit a été calme, sans bombardement.

Du bombardement précédent (nuit de dimanche à lundi) l'effet d'avoir été prise au lit pour descendre à la cave, Renée est gravement malade, le médecin a défendu dorénavant de descendre à la cave avec elle si nous tenions à la conserver. Nous avons alors demandé des laisser-passer pour quitter Reims.

Carnet d'Eugène Chausson durant la guerre de 1914-1918

Voir ce beau carnet sur le site de sa petite-fille Marie-Lise Rochoy

Lundi 22 Février 1915.

Quelle nuit !  J’ai bien cru que je ne verrai pas le jour. Il y avait à peu près une heure que nous étions couchés, que j’entendis une première détonation. Pour commencer je n’y faisais pas plus attention que cela. Mais malheureusement ils n’arrêtèrent pas, de dix heures à quatre heures du matin sans interruption, quatre batteries à la fois. Ils arrosèrent notre malheureuse ville. Quand j’ai vu que cela ne finissait pas, j’ai pris mes petits enfants avec moi. Je me dis toujours que si on est pour être tués, on y sera ensemble.

Des obus de tout calibre, incendiaires. Avec, ils n’épargnent rien, à un tel point que les sifflements finirent par m’endormir. Je fus réveillée à un moment donné par un bruit formidable : c’était une bombe qui venait de tomber sur la maison mitoyenne de celle du parrain. Enfin vers quatre heures, n’entendant plus rien, on se rendormit jusqu’à sept heures.

Maman, de leur cave, avait tout entendu  et aussi s’empressa-t-elle de venir voir ce qu’il y avait. Elle nous raconta que sur tout son parcours, ce n’étaient que des incendies : le temple, les écoles rue Courmeaux, et partout dans la ville. Le communiqué compte 2000 à 2500 obus. Mais la bombe qui est tombée dans la maison d’à côté, n’ayant pas éclaté, n’a presque pas causé de dégâts et n’a pas fait de victimes.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu'elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu'au 6 mai 1917 (avec une interruption d'un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne

22 février 1915. Ah, mon Dieu, mon Dieu ! Ah, mon Dieu, mon Dieu, en v'là un, d'chantier !
Tag(s) : #Paul Hess, #Cardinal Luçon, #Eugène Chausson, #1915, #Juliette Breyer
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