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M. Barnou, employé réfugié de la mairie de Charleville, quitte le bureau de la comptabilité pour partir à Blois.

- Beau temps ; 34° au soleil.

- Le soir, les obus tombent en quantité sur le faubourg de Laon et sur le centre. A partir de 20 h 1/2, les Allemands semblent repris d'une véritable rage.

- Le Courrier a inséré aujourd'hui cette nouvelle :

Nouveau mensonge allemand, au sujet de la cathédrale.

Rome 31 octobre - M. de Bethmann-Hollweg a adressé la note suivant au Ministre de Prusse près le Saint-Siège :

"L'Etat-major français ayant de nouveau placé une batterie devant la cathédrale de Reims et installé sur une des deux tours un poste d'observation, le Ministre de Prusse près le Saint-Siège a été chargé par M. Bethmann-Hollweg de présenter une protestation formelle au Saint-Siège, contre une telle façon d'abuser des bâtiments consacrés au culte.

La protestation déclare encore que tout dommage qui pourrait à l'avenir être apporté à la cathédrale de Reims, retombera sur les Français ; il serait, par conséquent, d'une "hypocrisie indigne" de vouloir en attribuer la responsabilité aux Allemands.

Le journal ajoute :

Ne pourrait-on demander à l'ambassadeur d'une puissance neutre, à celui des Etats-Unis, par exemple, de venir constater de visu qu'il n'y a ni poste d'observation sur les tours de la cathédrale, ni batterie d'artillerie devant le monument.

On ne s'explique, du reste, pas très bien la position de ette batterie "devant la cathédrale".

Il serait plus logique que la démarche soit faite par l'ambassade du Saint-Siège en France... si elle existait encore?

Paul Hess dans Reims pendant la guerre de 1914-1918, éd. Anthropos
Faubourg de Laon

Faubourg de Laon

mercredi 4 - Idem. Visite à Saint-Jacques. Du 3 au 4, nuit tranquille.

Notre envoyée à l'Agence Havas pour redresser celle de M. O. Bethmann Holweg. Écrit au Cardinal Secrétaire d’État du Pape, et au Cardinal Gasquet.

Cardinal Luçon dans son Journal de la Guerre 1914-1918, éd. Travaux de l’Académie Nationale de Reims

La nuit qui s’en est suivie ne pouvait être bien reposante, et c’est dans un demi-sommeil peuplé de mauvais rêves que nous en avons compté les heures.

Pour ma part, je me souviens que vers 3H mes cris m’ont réveillé, me faisant sortir de l’affreux cauchemar dans lequel je me débattais.

14H Courrier de Marie-Thérèse (1er 9bre) avec bonnes nouvelles de tous. Grand vent avec sensible refroidissement de température à Limoges ; on y remédie pour la nuit en modifiant l’attribution des chambres, faite au mieux de la santé de chacun.

Puis lettre d’Hélène adressée à Père (2 9bre) apportant, en carte postale, la photographie très bien réussie de la maman et de ses 2 bébés.

Par ces affectueuses correspondances, nous vivons mentalement avec chacun de nos groupes familiaux ; elles nous isolent pour un instant des bruits de guerre sourds ou formidables dont nous sommes enveloppés, et c’est un heureux dérivatif.

Le ciel aujourd’hui est maussade, pluvieux, la température d’une douceur exceptionnelle ; la canonnade elle-même donne avec une mollesse qui ne retient plus l’attention, et on voudrait dormir pour ne plus penser. Triste ! triste !

Paul Dupuy - Document familial issu de la famille Dupuis-Pérardel-Lescaillon. Marie-Thérèse Pérardel, femme d'André Pérardel, est la fille de Paul Dupuis. Ce témoignage concerne la période  du 1er septembre au 21 novembre 1914.

Source : site de la Ville de Reims, archives municipales et communautaires

Mercredi 4 Novembre 1914.

J’ai vu ton parrain ce matin. Il venait travailler par un temps de neige. Il m’a dit que j’étais imprudente de sortir comme cela tous les matins et qu’il ne fallait pas braver le danger car les boches bombardent toujours. Mais que veux-tu, je n’ai pas peur et je veux, si peu que ce soit, gagner quelques sous.

J’ai encore l’âme en peine et je ne sais plus quoi penser. Figure toi, mon Charles, que ce matin on devait m’apporter de la marchandise car hier j’avais été chez Mignot chercher quelques articles de mercerie et j’avais demandé que l’on m’apporte un peu d’épicerie. Donc hier en y allant, le camionneur me dit dans la cour : « J’ai quelque chose à vous dire de la part de M. Lambin, mais je ne vous le dirai que demain » (M. Lambin, c’est l’inspecteur).

Comme Charlotte était avec moi, je lui fais comme réponse : « Si c’est parce que cette dame est avec moi, dites-le moi aujourd’hui ; c’est ma belle-sœur, il n’y a pas d’indiscrétion ». Il n’a pas voulu.

J’arrive à la mercerie et derrière moi entre un employé de bureau qui me demande si c’est bien moi Mme Breyer. A ma réponse affirmative, il me demande si j’ai des nouvelles et ce que je pense de ne pas en avoir. A mon tour je lui demande quel intérêt il a à savoir tout cela. Il me dit se nommer Ollion, habiter rue Granval et être un de tes anciens camarades, et il me quitte en me souhaitant bon courage.

Cette fois ci, pour en revenir à aujourd’hui, le camionneur d’hier vient donc et comme de juste, je veux savoir ce qu’il a à me dire. Sa réponse, mon dieu, elle sonne encore à mes oreilles et je me demande si je n’ai pas fait un mauvais rêve. A brûle-pourpoint et sans préparatifs, il me répond : « Eh bien ! Votre mari a été tué ». Te dire la commotion que j’ai ressentie…

Je n’ai pas pleuré de suite ; je suis restée là, comme hébétée, regardant sans voir ceux qui étaient là. Mais la réaction s’est faite et j’ai pleuré, pleuré, sans arrêt. Mais le camionneur, vois-tu, en a entendu plus qu’il n’en a voulu. Mmes Genteur, Mitouart et Aline se trouvaient là. Elles lui ont dit qu’il n’était pas malin, vue la position où je me trouvais, de m’annoncer une chose pareille, si brusquement ; qu’elles le savaient mais n’en auraient jamais parlé.

Je voulus en savoir plus. Je le questionnai. Il me dit : « Si vous voulez avoir des renseignements précis, allez au Comptoir français rue du Barbâtre, chez Herbin. Vous saurez tout ; ils l’ont vu sur une lettre et l’ont dit à l’inspecteur, et lui vous conseille de fermer votre magasin et de faire les démarches nécessaires. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’il aurait été tué à Beaumont sur Meuse ».

« En tout cas, lui dis-je, vous direz à l’inspecteur que je n’ai nullement besoin de ses conseils. Quand à fermer mon magasin, tant que je pourrai vendre, je vendrai ».

« Vous avez raison, me dit Mme Genteur, tout cela, voyez-vous, ce qu’il faut voir, c’est qu’il y a de la jalousie. Reprenez courage et espérez, la nouvelle est peut-être fausse ».

Vois-tu, mon Charles, elle est bonne, Mme Genteur. Mais le coup a été porté ; je ferme et je vais jusqu’à chez vous me soulager près de ta maman. « Je le savais, me dit-elle ; on l’avait dit au papa Breyer, vous vous rappelez, au café Gerbault. Mais je ne vous l’aurais pas dit car moi-même, je ne veux pas le croire. Prenez patience, nous aurons peut-être bientôt de meilleures nouvelles ».

Je quitte ta maman, je l’embrasse doublement et je retourne aux caves. Là, en voyant ma figure bouleversée, maman me dit : « Qu’as-tu donc appris ? ». Je lui raconte et alors elle aussi, sa douleur est grande. « Ce n’est pas possible, dit-elle, qu’il nous arrive une chose pareille. Ton pauvre Charles vit encore car, vois-tu, tu aurais reçu un avis de la ville. Ne vas même pas rue du Barbâtre ; ce que tu y apprendras te causera de nouvelles peines et ce ne sera peut-être que des mensonges. Vois-tu, à ta place j’écrirais au commandant pour qu’il te renseigne ». Je reprends donc espoir car, mon pauvre Lou, quelque chose me dit que tu existes encore. Le bon dieu ne voudrait me faire tant de peine. Ou alors je n’aurais plus qu’à mourir.

Ecoute, si tu savais comme je souffre quand même. Mais comme je ne puis dormir, je vais écrire à la Croix rouge de Genève et au lieu d’écrire au commandant, je vais m’adresser à ton capitaine qui avait pris part avec toi à certains combats dans une ferme. Il me semble que de lui viendra la vérité. Je vais donc faire mes lettres et j’essaierai d’aller dormir.

Ton coco voit bien que j’ai de la peine et il ne veut pas me quitter. Mais j’espère encore et la preuve, c’est que je continue à t’envoyer ma lettre quotidienne. Ce qu’elle m’aura fait souffrir, cette maudite guerre, mais quoi qu’il arrive, je te conserverai toujours mon cœur car je t’aime de plus en plus. Ah comme ta première lettre me fera oublier tout.

Je te quitte et à la joie de nous revoir. Ta petite femme pour toujours.

Juliette.

Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) - Lettres prêtées par sa petite fille Sylviane JONVAL

De sa plus belle écriture, Sylviane Jonval, de Warmeriville a recopié sur un grand cahier les lettres écrites durant la guerre 14-18 par sa grand-mère Hortense Juliette Breyer (née Deschamps, de Sainte-Suzanne) à son mari parti au front en août 1914 et tué le 23 septembre de la même année à Autrèches (Oise). Une mort qu'elle a mis plusieurs mois à accepter. Elle lui écrira en effet des lettres jusqu'au 6 mai 1917 (avec une interruption d'un an). Poignant.(Alain Moyat)

Il est possible de commander le livre en ligne

Tag(s) : #Paul Hess, #Paul Dupuy, #Cardinal Luçon, #1914, #Juliette Breyer
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